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LIVRE


Soumission, le livre polémique
Quand Michel Houellebecq soumet sa plume au dilettantisme


Écrit par
Marie Dujean

 15 juillet 2021   0 commentaires   0 j'aime    175 vues



Le 11 septembre 2001 sortait « Des Visages des Figures », l’album final de Noir Désir, groupe de rock français le plus populaire du moment. Sur ce disque figure des paroles pour le moins équivoques en ce jour qui a fait basculer le monde dans le 21ème siècle.

Ça y est, le grand incendie
Y' a l'feu partout, emergency
Babylone, Paris s'écroulent
New-York City
Iroquois qui déboulent
Maintenant
Allez
(…)

Y'a plus de programme, y'a même plus d'heure
A vous l'antenne
C'est l'incendie, le grand incendie
C'est l'incendie, le grand incendie
C'est l'incendie, le grand incendie
C'est le raz-de-marée
Les rats peuvent plus se marrer
S'enfuir s'cacher
Dans une planque s'enterrer
La marge est infime
Au bord de l'abîme

Hasard du calendrier, ce qui ne fut qu’une coïncidence se reproduisit près de 15 ans plus tard. En effet, le 7 janvier 2015 sorti « Soumission », le sixième roman de l’auteur à succès Michel Houellebecq, qui avait jusque là sorti les livres aux titres connus et reconnus que sont « Extension du domaine de la lutte » (1994), « Les Particules élémentaires » (1998), « Plateforme » (2001), « La Possibilité d’une île » (2004) et « La Carte et le Territoire » (2010, prix Goncourt). Cinq ans après avoir reçu le prix Goncourt, le nouveau livre de Michel Houellebecq était attendu avec une anticipation très forte dans le monde culturel français, mais pas que – Michel Houellebecq étant traduit à travers le monde.
Avant même sa sortie, le livre fait polémique et les reproches pleuvent. Mais que lui reproche-t-on, au juste ? Je ne ferai pas ici l’erreur de me concentrer uniquement sur la polémique, c’est pourquoi je commencerai par vous résumer l’histoire du livre.



GÉNIALE NÉBULEUSE
« Soumission » raconte l’histoire d’un homme d’une quarantaine d’années, professeur de lettres à l’université de la Sorbonne à Paris et qui vit une vie au fond pas très passionnante. Et oui, c’est un roman de Houellebecq, et dans la bibliographie de cet auteur, les personnages doivent être apathiques, atones, dépressifs voire carrément suicidaires. C’est ainsi. Le narrateur vit donc une vie d’une platitude sans envergure et passe d’un vagin à un autre sans en retirer une profonde satisfaction ni sexuelle et encore moins sentimentale. Même lorsqu’il se voit confronté à la mort de ses parents, il ne reste même pas pantois. Il n’est rien et nous renvoie à Albert Camus et la première et dernière page de « L’Etranger ».
La première partie reste très ennuyeuse et n’offre rien de très intéressant à se mettre sous la dent.
Vient ensuite la seconde partie du livre, dans laquelle le narrateur participe à une réunion mondaine lorsqu’il entend une explosion suivie de tirs dans la capitale, c’est l’élément déclencheur. Mais, et c’est là toute la force de l’auteur, on ne sait pas ce qu’il passe et le personnage ne se montre pas plus inquiété que ça. Michel Houellebecq, c’est l’écrivain du « Ah bon ? », « Ah oui… », « Ah ba très bien. », faussement naïf et, selon moi, le filon de l’auteur. Mais j’y reviendrai.

On comprend à travers cet événement sans description qu’il se passe quelque chose. Mais quoi ? Un acte terroriste perpétré par des islamistes ? Un acte violent anti-musulman ? Rien de tout ça ? On cogite et c’est bien le seul aspect intéressant du livre, on ne comprend pas trop ce qu’il se passe et, de fait, se retrouve dans la même situation que le narrateur.

Quoi qu’il se passe, la société française est sans doute dans le sang et cela se traduit par un changement de régime à travers les urnes. Suite à la réélection de la gauche en 2017, un candidat musulman du nom de Mohammed Ben Abbes crée un parti musulan appelé la Fraternité musulmane, qui, cinq ans plus tard, remporte les élections. Ben Abbes est ainsi le nouveau Président de la République. Rien que ça.

Le narrateur se fait de ce nouveau régime, qui renvoie les femmes aux fourneaux, ce qui baisse drastiquement les chiffres du chômage. L’éducation devient religieuse, la polygamie est acceptée, y compris avec des jeunes femmes de 15 ans. Les professeurs non musulmans se font évincer contre une forte pension. Le narrateur se laisse guider par les événements, sans réagir fortement à quoi que ce soit, c’est là une fois encore la marque de fabrique de l’auteur.

UN ROMAN D’ANTICIPATION ?
L’histoire passée, on peut se demander : « Soumission » est-il un roman d’anticipation ? Par définition, un roman d’anticipation anticipe une situation. Celle du roman est civilisationnelle. En Europe, la foi catholique disparait au profit d’un islam qui se diffuse principalement via l’immigration venue des pays arabes. Cette situation est indéniable et facilement constatable. L’auteur prend donc le parti que l’islam deviendra politique et, ce faisant, prendra les rennes du pouvoir dans un horizon qui, Houellebecq le dit lui-même, est trop rapide dans son livre. Et c’est là l’un des problèmes majeurs, selon moi. La première partie « dure » 40 pages et est passablement ennuyeuse. Le lecteur sait déjà que ce roman va raconter l’accession au pouvoir d’un Président musulman. Mais il ne se passe rien, au début du moins. Et quand enfin l’on arrive aux pages décrivant le processus politique, j’ai été consterné d’une part de voir la rapidité avec laquelle Houellebecq raconte l’affaire, et, d’autre part, j’ai trouvé affligeant l’utilisation des hommes et femmes politiques du moment pour une élection censée se dérouler en 2022.
Ironiquement, j’ai lu ce livre en 2021, six ans après sa publication. Un grand nombre de politiciens du livre n’occupent aujourd’hui plus aucunes fonctions électives, tels François Hollande ou Manuel Valls. Le parti socialiste a été totalement soufflé par le centriste Emmanuel Macron, ce qui rend le livre déjà obsolète si peu de temps après sa publication.
Pour un roman qui se veut d’anticipation, j’ai trouvé ces aspects très immatures. Michel Houellebecq l’expliqua au micro de Patrick Cohen, sur France Inter, « Il faut beaucoup plus de temps que ça, plusieurs dizaines d’années. Si j’ai concentré, c’est un effet de concentration et de dramatisation classique. C’est aussi pour introduire quelques hommes politiques que je trouve vraiment comiques et qui auront probablement disparus enfin… qui auront disparu dans quelques dizaines d’années, quoi. Ca m’aurait embêté de pas me faire Bayrou. Je trouve vraiment drôle, Bayrou, je suis content de mon Bayrou. »
Je dois avouer que je ne suis vraiment pas d’accord avec lui, il n’y a rien de drôle selon moi dans la description des hommes politiques connus et je trouve que ça dessert fortement le sujet du livre. L’écriture est avant tout la description d’un monde, qui se doit d’être réaliste, même s’il s’agit de conter un rêve. Et ici, ça fait pschitt.

L’ISLAM POLITIQUE
Alors bien sûr, je lis ce livre avec mes yeux d’aujourd’hui. Et il se peut très bien que dix, vingt voire trente ans plus tard, peut-être même après la mort de son auteur, la prédilection principale du livre se réalise. Il est bien aisé de juger avec le proxy du contemporain, je préfère me garder une porte ouverte et ne pas avoir la prétention péremptoire d’affirmer que le futur de ce livre ne se produira pas. Peut-être étais-je face à un livre diamétralement prédicatif. L’avenir me le dira et, le cas échéant, je reviendrai sur cet article, façon capsule temporelle.
Mais même si l’aspect politique du livre venait à se réaliser, il n’en reste pas moins que le livre en lui-même est ennuyeux et peu inspiré, du moins dans sa forme.
Et j’ajoute enfin que dans une interview à Thierry Ardisson pour la sortie de « La possibilité d’une île », l’animateur vedette s’intéresse au futur décrit par l’auteur et le questionne à ce sujet :
— « Et puis l’islamisme est moins présent. Vous dites c’est un peu comme le punk, ça a été très fort, c’est redescendu et maintenant pour garder une comparaison musicale c’est un peu comme la New Wave, quoi ?
— Oui, bon, ça peut apparaitre bien optimiste, mais enfin, c’est ce que je pense. Ca m’est venu à l’esprit en voyant des filles très voilées. C’est que le but c’était de faire peur, quoi. Un peu comme le but des punks, c’était de faire peur aux gens normaux.
— Mais en 2015, les filles ont toujours des voiles, mais enfin c’est plus décoratif, vous dites ?
— Oui, oui oui. Et puis bon, tout ça, tout ça s’efface peu à peu. Donc je parie sur le fait que les choses se calment et, bon, par l’intermédiaire de la jeunesse, qui a envie de liberté de meurs aussi. »
Il semble facile de dire tout et son contraire et d’ensuite passer pour un auteur qui avait tout anticipé. C’est aussi simple que cela.

UNE SATIRE ?
Lors de son fameux entretien avec David Pujadas, au dernier 20 Heures de France 2 précédent la sortie du livre et le drame parisien, le présentateur, ironiquement faisant partie du livre, expliqua que pour lui le livre était une satire et était, par endroits, très amusant. Et bien c’est tout le contraire que je pense. Comme mentionné, les personnages politiques ne sont pas drôle, principalement dû au fait qu’ils n’ont aucuns dialogues. Imaginez « Les Tontons Flingueurs » sans les dialogues d’Audiar.
C’est d’ailleurs bien dommage, car Michel Houellebecq peut être drolatique. J’en veux pour preuve son roman « Plateforme », dans lequel certains passages m’ont littéralement plié de rire ! Sa description du roman « The Firm » de John Grisham est un bijou, sorte d’acuité exacerbée qui amène à une cocasserie extrême. Extrait.
« Je repris avec résignation La firme, sautai deux cents pages, revins en arrière de cinquante ; par hasard, je tombai sur une scène de cul. L’intrigue avait passablement évolué : Tom Cruise se trouvait maintenant dans les îles Caïmans, en train de mettre au point je ne sais quel dispositif d’évasion fiscale - ou de le dénoncer, ce n’était pas clair. Quoi qu’il en soit il faisait la connaissance d’une splendide métisse, et la fille n’avait pas froid aux yeux. « Mitch entendit un bruit sec et vit la jupe glisser jusqu’aux chevilles d’Eilene, découvrant un string retenu par deux cordelettes. » Je défis la fermeture éclair de ma braguette. (…) Je me branlais avec sérieux, essayant de visualiser des métisses vêtues de maillots de bain minuscules, la nuit. J’éjaculai avec un soupir de satisfaction entre deux pages. Ca allait coller ; bon, ce n’était pas un livre à lire deux fois. »
Une page plus loin, le narrateur de Houellebecq passe à un autre livre, dans lequel il compare les temps de travail des héros. « Il travaillait cent dix heures par semaine », phrase qui me fit hurler de rire, quand on sait que quelques chapitres plus tôt, il décrit le héros de La firme en ces termes : « (il) travaillait quatre-vingt-dix heures par semaine ». Je dû patienter quelques secondes avant de stabiloter cette phrase, riant trop pour surligner la phrase avec le sérieux qu’il se doit.
Malheureusement, l’humour de « Soumission » est tout bonnement absent, rendant le livre tout sauf distrayant.



LA POLÉMIQUE
Le 7 janvier 2015 donc, Houellebecq sort « Soumission », un roman jouant (malgré lui ?) sur les peurs d’une population qui voit sa civilisation judéo-chrétienne se déliter. Nous nous approchons de l’époque post. Post-tout qui ne donne plus d’élan. Et ce livre sort dans un climat déjà difficile ; la peur des musulmans et de l’immigration est déjà forte. Le best-seller du moment est « Le Suicide Français » du journaliste Eric Zemmour, paru le 1er octobre 2014 et qui raconte le déclin de la France durant les dernières décennies. Un an plus tôt encore, en 2013, l’Académicien Alain Finkielkraut sortait « L’Identité malheureuse ». Et deux ans après « Soumission » sortira « Décadence », du philosophe Michel Onfray. Le ton est donné et les médias raffolent d’un climat défaitiste où les attitudes des uns et des autres sont épiées afin de mêler les identitaires aux antisémites, l’anti-racisme à l’égalitarisme, bref, un gloubi-boulga infect qui ne permet pas, dans une époque régentée par les réseaux sociaux, le calme nécessaire de la réflexion.
De fait, beaucoup de journalistes n’ont sans doute pas lu le livre ou du moins ne posent aucune question sur Huysmans, que l’auteur nomme néanmoins constamment dans son livre, mais uniquement sur ce futur possible.

L’HORREUR
Dans un climat déjà calamiteux, l’horreur va se produire ce matin même. Ce 7 janvier, à 11 h 25, deux frères, Saïd et Chérif Kouachi, marchent à travers Paris, munis chacun d’une kalachnikov et entrent dans l’immeuble du journal satirique Charlie Hebdo. La dessinatrice Coco se voit forcée de les emmener dans les locaux, panique, les emmènent sans s’en rendre compte au mauvais étage, puis, les amène face à la porte de Charlie, entre le code et s’en voudra toute sa vie d’avoir fait entrer l’horreur – ce qu’elle raconte de la plus belle et intelligente des façons dans son roman graphique « Dessiner encore ».

Tandis que Michel Houellebecq termine une interview sur France Inter, les attentats terroristes s’abattent sur la France. Douze personnes mourront ce jour-là par les balles des deux frères.
On ne peut que repenser à la page où le narrateur entend une explosion et des tirs dans Paris. Une fois de plus, Michel Houellebecq a fait mouche en réussissant, une fois encore, à capter la société dans laquelle il vit.
L’auteur arrêtera là la promotion de son livre, qui se vendra de toute façon très bien sans lui. Michel Houellebecq fera une dernière interview avec Antoine de Caunes pour Le Grand Journal de Canal+, expliquant n’être « pas bien », profondément affecté suite à la mort de Bernard Maris, l’un des membres de Charlie Hebdo, ami de l’auteur.



HUYSMANS
La légende de Michel Houellebecq continue donc bon gré mal gré. Mais que reste-t-il du livre, derrière les polémiques et les hasards tragiques ? Il reste principalement Joris-Karl Huysmans (1848-1907), dont les innombrables références me font penser que l’auteur aurait été plus inspiré d’écrire une thèse plutôt que de constamment revenir à cet écrivain, ce que je trouvai profondément ennuyeux – ne connaissant pas cet auteur et n’ayant donc pas lu ses livres. Je n’ai à priori rien contre les références et encore moins contre le fait d’être inspiré à découvrir d’autres auteurs, mais c’est bien là l’un des autres problèmes principaux du livre : en aucun cas je n’ai eu l’envie de m’intéresser à Huysmans. L’apathie du narrateur empêche tout élan romantique et donc ne confère à ces références que des lignes qui remplissent un livre somme toute assez vide.

Car c’est le grand vide. La majeure partie des réflexions de l’auteur est d’un niveau très immature et ne donne pas ou si peu à réfléchir. Les passages sexuels sont assez plats et souvent, hormis avec le personnage de Myriam, n’excitent ni le narrateur ni le lecteur. Elles ne donnent pas non plus une nouvelle facette psychologique au personnage. On dirait qu’elles sont un passage obligé dans la désormais formule Houellebecquienne : apathie du narrateur, misère sexuelle néanmoins exacerbée, banalité du fond et de la forme, sujet de société polémique. Et, dans ce cas, ennui profond du lecteur, du moins en ce qui me concerne.

Ce roman n’est pas une thèse sur Huysmans, n’est pas un thriller politique, n’est pas une réflexion civilisationnelle mature, n’est pas une satire amusante – quoiqu’en dise l’auteur. Il est une sorte de nébuleuse, un nuage dans lequel le narrateur navigue, ce même nuage qui se trouve sur la couverture du livre en format poche de chez J’ai Lu, ce nuage qui laisse apparaître le sommet de la Tour Eiffel, sur laquelle orne un croissant arabe. Ce package parfait pour les étalages de chez Carrefour. Le nouveau produit de Michel Houellebecq s’est vendu comme des petits pains. Soit.

Dix ans avant la parution de ce livre, le 10 septembre 2005, Michel Houellebecq disait à Thierry Ardisson : « De temps en temps, je me trouve trop intelligent. » Force est de constater que la force intellectuelle n’est clairement pas ce qui prévaut dans ce livre, qui ne méritait par contre aucune critique virulente des médias, qui tournèrent en boucle et qui montrèrent, pour une bonne part, la violence de la bien-pensance, un journaliste (Ali Badou) allant jusqu’à dire que le livre lui « foutait la gerbe. »

ISLAM MODÉRÉ
Certes l’islam du livre invite à la polygamie, aux mariage avec des adolescentes, à une mise à pied des professeurs non-musulmans. Mais à y voir de plus près – c’est à dire en-dehors du prisme médiatique ambiant – l’islam politique que conte Michel Houellebecq n’est pas tant à charge qu’on aurait pu l’imaginer. L’auteur explique que le mot islam signifie soumission ; la soumission à Dieu. L’aspect dirons-nous positif du livre et que justement, les personnages du livre trouvent un sens à leur vie à travers la soumission à un Dieu, chose qui justement manque dans un occident athée qui ne croit plus en rien et qui est en manque de sens. Les générations d’aujourd’hui n’ont pas connu la guerre. Ce n’est qu’à partir des années 60 que la jeunesse a refusé le patriarcat et Dieu. Le problème est qu’elle a remplacé Dieu par le consumérisme. Apple et Nike ont remplacé un Dieu sans doute violent mais qui offrait un sens à la vie. Mon grand-père, non croyant, avant néanmoins l’habitude de dire qu’il « faut croire en quelque chose ». Mais à quoi ? La question est posée.

VERDICT
Je donne la note de 2 sur 7 à ce livre : Mauvais.


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