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LIVRE


Plateforme
Livre génial ou mauvais porno ?


Écrit par
Marie Dujean

 17 juillet 2021   0 commentaires   0 j'aime    147 vues



Michel Houellebecq ouvre son roman "Plateforme" sur une citation de Honoré de Balzac : "Plus sa vie est infâme, plus l'homme y tient ; elle est alors une protestation, une vengeance de tous les instants."
Sorti en 2001, "Plateforme" est le troisième roman de Houellebecq, sorti trois ans après "Les Particules élémentaires" (1998). Disons-le tout de go, ce livre, c’est du Houellebecq ! Un thème de société polémique et racoleur, une bonne dose de sexe avec des descriptions très crues, un personnage atone et toujours à la limite de la dépression nerveuse, et un humour souvent dû à l’honnêteté brutale et naïve du narrateur.
Prenons donc ces éléments un par un.

LES AVENTURES DE MICHEL
Dans ce livre, Houellebecq évoque le tourisme sexuel asiatique. À la suite d'une vie des plus moroses et d'un héritage touché depuis peu, le narrateur se décide à prendre quelques semaines de vacances à travers un voyage organisé. Direction la Thaïlande. Rapidement, il va voir les putes et décrit les situations si bien qu’on ne peut s’empêcher de penser que c’est une sorte de récit très romancé mais basé sur une expérience réelle. Au fond, les livres de Michel Houellebecq se ressemblent tellement dans leur forme, qu’à y penser on pourrait aisément dire que chaque roman de l’auteur est une sorte de « Les Aventures de Michel Houellebecq… » points de suspension, sous-entendu : ajoutez la suite. Au lieu des « Aventures de Tintin au Congo », nous avons ici le récit des « Aventures de Houellebecq en Thaïlande », also known as « Les Aventures Sexuelles de Michel Houellebecq en Thaïlande », ou, si, j’étais aussi cru que lui, « Houellebecq chez les putes Thai ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Des putes. Mais pas que.

CRISE EXISTENTIELLE
A travers son voyage et ses rencontres avec les femmes, le narrateur nous montre une certaine renonciation calme dans un Occident vieillissant, atone, qui ne propose plus d’élan depuis la fin de la seconde guerre mondiale et de ses trente glorieuses passées. Aujourd’hui, il n’y a plus rien de glorieux, on ne croit plus en rien, alors à quoi bon s’amenuiser à faire la cour au risque de s’en prendre plein la gueule alors qu’il suffit d’une transaction peu chère pour baiser des petites jeunes aux seins fermes ?

DU CUL, MAIS POURQUOI ?
Certains s’offusqueront de l’absence de morale, pas moi. Mon questionnement viendra plutôt de l’intérêt de toutes ces scènes de sexe, certes très distrayantes, mais de quelle qualité ? Comment juger l’utilisation du sexe dans la littérature ? L’auteur en fait-il une géniale utilisation ou s’approche-t-il d’un mauvais porno des années 70 ? Et au fond, à quoi ça sert le sexe en littérature ? A s’émoustiller ? A comparer les galipettes du narrateur avec sa propre sexualité ? Je me demande sincèrement quel est l’intérêt de tout ce sexe en plus du sexe. Car il s’agit d’un livre où le thème vecteur est le tourisme sexuel. Et la psychologie du personnage conférée est étrange. D’un côté, le personnage est seul et vit sa sexualité via des échanges tarifés. Mais de l'autre, il découvre l’amour et sa sexualité devient débridée et s’apparente plus à un mauvais filme pornographique qu’à un certain sens de la réalité. En effet, tout le monde baise autour de lui, dans toutes les circonstances, j’avoue y voir ici plus un fantasme et un élément mercantile qu’un réel atout littéraire – je parle ici des scènes de sexes entre le narrateur et sa compagne (et quelques participants secondaires).

HUMOUR
Point positif, j’ai tout bonnement adoré l’humour de « Plateforme ». Les situations sont souvent savamment cocasses, grâce à la naïveté mêlée à l’acuité féroce de l’auteur-narrateur. Le narrateur ne parle pas souvent, ce qui rend ses rares dialogues très forts et pertinents. Et souvent drolatiques.

MORCEAUX CHOISIS
"C'est un peu un regret, dans ma vie, le célibat. C'est surtout gênant pour les vacances."
"Le vent secouait doucement les branches dégouttantes de pluie."
"Windows démarra avec un petit bruit joyeux."
"J'aimais les catalogues de vacances, leur abstraction, leur manière de réduire les lieux du monde à une séquence limite de bonheurs possibles et de tarifs ; j'appréciais particulièrement le système d'étoiles, pour indiquer l'intensité du bonheur qu'on était en droit d'espérer."
"Je n'étais pas malheureux, j'avais cent vingt-huit chaînes."
"Le héros était un jeune avocat plein d'avenir, brillant et beau garçon, qui travaillait quatre-vingt-dix heures par semaine ; non seulement cette merde était préscénarisée jusqu'à l'obscène, mais on sentait que l'auteur avait déjà pensé au casting, c'était manifestement un rôle écrit pour Tom Cruise. La femme du héros n'était pas mal non plus, bien qu'elle ne travaille que quatre-vingt heures par semaine ; mais là par contre Nicole Kidman n'allait pas, ce n'était pas un rôle pour une frisée ; plutôt un rôle à brushing."
"Je repris avec résignation La firme, sautai deux cents pages, revins en arrière de cinquante ; par hasard, je tombai sur une scène de cul. L'intrigue avais passablement évolué : Tom Cruise se trouvait maintenant dans les îles Caïmans, en train de mettre au point je ne sais quel dispositif d'évasion fiscale – ou de le dénoncer, ce n'était pas clair. Quoi qu'il en soit il faisait la connaissance d'une splendide métisse, et la fille n'avait pas froid aux yeux. 'Mitch entendit un bruit sec et vit la jupe glisser jusqu'aux chevilles d'Eilene, découvrant un string retenu par deux cordelettes.' Je défis la fermeture éclair de ma braguette. Ensuite intervenait un passage bizarre, psychologique peu compréhensible. 'Va-t'en, lui soufflait une voix intérieure. Jette la bouteille de bière dans l'océan et la jupe sur le sable. Prends tes jambes à ton cou et cours jusqu'à l'appartement. Va-t'en !' Heureusement, Eilene ne l'entendait pas de cette oreille. (...) Je me branlais avec sérieux, essayant de visualiser des métisses vêtues de maillots de bain minuscules, la nuit. J'éjaculai avec un soupir de satisfaction entre deux pages. Ça allait coller ; bon, ce n'était pas un livre à lire deux fois."
"Le héros n'était pas cette fois un avocat mais un jeune informaticien surdoué, il travaillait cent dix heures par semaine."
"There seems to be, notait Mr Sawanasee (...)"
"Elle avait raison ; j'étais heureux, je m'en souviens. Bien sûr il y a différentes choses, toute une série de problèmes inéluctables, le déclin et la mort, bien sûr. Pourtant, en souvenir de ces quelques mois, je peux en témoigner : je sais que le bonheur existe."
"Nous étions tous les trois pris dans le système social comme des insectes dans un bloc d'ambre ; nous n'avions pas la moindre possibilité de retour en arrière."
"C'est en vain, le plus souvent, qu'on s'épuise à distinguer des destins individuels, des caractères. En somme, l'idée d'unicité de la personne humaine n'est qu'une ompoeuse absurdité. On se souvient de sa propre vie, écrit quelque part Schopenhauer, un peu plus que d'un roman qu'on aurait lu par le passé. Oui, c'est cela : un peu plus seulement."
"(...) sur le site du buisson ardent, là où Moïse avait 'pété les plombes', selon l'expression imaginée d'un Égyptien que j'avais rencontré trois ans plus tôt (...)"
"'Quand j'étais petite, me dit-elle un peu plus tard, je n'étais même pas capable de tueur un poulet.' À vrai dire, moi non plus ; mais un homme, ça me paraissait nettement plus facile."
"Je continuais à me demander ce que j'avais fait, au juste, pour mériter une femme comme Valérie. Probablement rien. Le déploiement du monde, me dis-je, je le constate ; procédant empiriquement, en toute bonne foi, je le constate ; je ne peux rien faire d'autre que le constater."
"C'était quand même une chance qu'il n'ait pas eu de fille en premier ; dans certaines conditions, il voyait difficilement comment – et, surtout, pourquoi – éviter l'inceste."
"Dans ma vie j'avais connu la souffrance, l'oppression, l'angoisse ; je n'avais jamais connu l'ennui. Je ne voyais aucune objection à l'éternelle, à l'imbécile répétition du même."
"La seule chose que puisse t'offrir le monde occidental, c'est des produits de marque."
"Tout de suite je me rendis compte que ça n'allait pas, que ça ne pourrait pas aller."
"(...) mais maintenant j'étais hors de danger. Ah bon, dis-je, ah bon."
"L'absence d'envie de vivre, hélas, ne suffit pas pour avoir envie de mourir."
"Vieillir, ce n'est déjà pas très drôle ; mais vieillir seul, c'est pire que tout."
"Selon Hutchinson et Rawlins, le développement des systèmes de dominance hiérarchique au sein des sociétés animales ne correspond à aucune nécessité pratique, à aucun avantage sélectif ; il constitue simplement un moyen de lutter contre l'ennui écrasant de la vie en pleine nature."
"Ma vie était une forme de vide, et il était préférable qu'elle le reste. Si je laissais la passion pénétrer dans mon corps la douleur viendrait rapidement à sa suite."
"Lorsqu'on a renoncé à la vie, les derniers contacts humains qui subsistent sont ceux que l'on a avec les commerçants."
"Rien ne survivra de moi, et je ne mérite pas que rien me survive ; j'aurai été un individu médiocre, sous tous ses aspects."

QUE RESTE-T-IL ?
Au final, « Plateforme » me semble apparaitre comme une double-lecture, à la fois un roman mais surtout une formule de roman. Au fond, la « Plateforme », c’est peut-être celle de l’auteur, qui nous fait payer pour profiter des scènes de sexe que, d’une certaine manière, nous avons vécues, à travers les mots certes, mais les lecteurs ont bandé et mouillé, et c’est une lecture intéressante de cet objet qui ne mérite sans doute pas tant d’attention.
Je donne au livre la note de 3 sur 7 : Moyen.


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