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LIVRE


POST OFFICE
LA PUDEUR MÉLANCOLIQUE DU PREMIER ROMAN DE BUKOWSKI


Écrit par
Marie Dujean

 25 juillet 2021   0 commentaires   0 j'aime    160 vues



Tout le monde connait la réputation sulfureuse de Charles Bukowski. Auteur polémiste s'il en est, l'ivrogne notoire a déjà 49 ans lorsqu'il se décide à écrire son premier roman. Travaillant comme facteur dans les services de la poste américaine et déjà auteurs de nombreux recueils de poèmes, il explique dans une lettre avoir deux options : "soit je reste à la poste et je deviens fou... soit je quitte et joue à l'écrivain en mourant de faim. J'ai décidé de mourir de faim."
Son premier roman sera autobiographique et racontera ses élucubrations dans les méandres administratifs et illogiques de son travail de facteur.

Disons-le tout de suite, penser que Post Office est un roman sulfureux serait une erreur. Il n'y a rien à proprement dit de choquant ou de pervers dans ce livre. Si j'avais à le résumer, j'utiliserais une citation de l'auteur, qui résume bien non seulement le livre mais également Bukowski lui-même : "Si tu te décides à essayer, vas-y à fond. Sinon, ne commence même pas." Cette phrase résume en tout point le narrateur du livre, qui, malgré une vie difficile aux conditions souvent changeantes, explore le fond des choses avec une honnêteté intellectuelle qui rend le livre très intéressant.

Certains pourraient lire "Post Office" avec une vue plutôt négative à l'égard du narrateur. En effet, celui-ci passe d'une femme à une autre, passe ses nuits à boire et à baiser, appelle souvent sa hiérarchie pour s'excuser et prendre la journée, joue régulièrement aux jeux d'argent et ne construit pas à proprement parler sa vie. Mais au fond, comment construit-on une vie ? C'est bien là tout l'attrait du livre et de sa réflexion inhérente. Ce livre m'a fait penser à ma propre vie. Le compteur tourne à une vitesse démente et chaque jour, je continue de poser les briques de ma vie, l'une après l'autre, tel le plus professionnel des trois petits cochons. Le mal ne pourra pas rentrer, car je travaille dur. Mais qu'est-ce que le mal ? Nous mourrons tous à la fin. La maladie, le cancer, la vieillesse, la morts de proches, sa propre mort. Qu'on se fabrique une vie saine ou pas, la fin reste la même pour chacun. Dès lors, quelle est la morale de l'histoire ? Au fond, quel est le sens de la vie ?

C'est bien là où ce livre m'a surpris. En effet, le narrateur boit, mais c'est surtout par habitude et pour oublier les problèmes de son quotidien difficile. Certes, un jour il chie dans des toilettes lors de la distribution de son courrier, mais nous sommes tous fait de la même façon. Oui, il aime la chose, mais comme le disait Woody Allen, "je ne sais pas quelle est la question de la vie, mais je sais que la réponse est le sexe." Dans son travail difficile, il n'a de cesse de mettre en exergue les déficiences de l'administration dans laquelle il exerce.

Ses relations personnelles, il les traite jusqu'au bout. N'a pas peur des limites et, en les franchissant, se trouve lui-même. Car les limites qu'il franchit ne sont pas à proprement parler illégales. Il ne frappe personne, ne tue personne, n'attaque personne. Il va simplement au bout des choses. Lorsqu'il se rend compte qu'il arrive au bout, il prend le large et reprend sa route. Et l'on peut tous se retrouver dans ce personnage, qui ose ce que peut-être nous n'osons pas.

Le style est très épuré, sans fioritures. Bukowski est connu pour défier même les règles de la littérature, en créant sa propre grammaire. Je dois dire que je n'ai pas trouvé qu'il apporta un plus. Mais outre cet élément grammatical, certaines phrases font mouche :
"J'avais encore la gueule de bois, il y avait encore une canicule – une semaine avec des jours à 37 degrés. La boisson chaque nuit, et dans les premières heures du matin et de la journée il y avait La Pierre (un collègue) et l'impossibilité de tout."
L'impossibilité de tout... Cette phrase à elle seule suffisait à ma lecture. Mais continuons :
"Je n'étais pas tant un petit voleur. Je voulais le monde entier ou rien du tout." Cela me fait penser à la phrase de James Bond : "Orbis non sufficit", le monde ne suffit pas. Clairement, le petit monde des journées qui défilent, toutes aussi semblables les unes que les autres, n'était pas fait pour Bukowski, qui en voulait plus. Plus de filles, plus de bouteilles, plus de tout.

Plus loin, le narrateur raconte le moment où il ouvre la cage de l'oiseau de sa compagne, Red, dont il ne peut plus supporter les cris incessants. "Donc le vieux Red a marché en rond en réfléchissant. Soleil jaune. Mouches qui volent. L'homme et le chien qui regardent. Tout ce ciel, tout ce ciel."

Plus loin encore, le narrateur rencontre une ancienne amante, qu'il n'avait plus vu depuis longtemps. Ils passent une nuit d'ivrognes, mais il se rend compte qu'elle va trop loin. Il tente de la faire arrêter, mais elle ne désire pas être sauvée car il n'y a plus rien à sauver. La page d'après :
"L'enterrement était pour 10 h 30 mais il faisait déjà chaud."
Ce qui est frappant, pour un auteur qui est connu pour être sulfureux, c'est sa pudeur extrême. En achetant le premier Bukowski, je m'attendais à une lecture une fois de plus sulfureuse et je me suis retrouvé plongé dans ce monde illogique dans lequel les gens les plus logiques perdent pied et se retrouvent sur le bas-côté de la route. Ce sont les oubliés des caniveaux, qui n'osent plus se regarder dans la glace mais qui doivent bien continuer, car leur coeur bat encore ; alors ils avancent. Et de l'autre côté du miroir, nous, les gens du côté sain, sommes-nous si saint que cela ? Où avons-nous construit des murs qui se sont érigés en prison ?

Comme le narrateur l'explique enfin, "La vielle nana n'était qu'un autre créature seule dans un monde qui s'en foutait." Et bien le talent de Charles Bukowski, c'est de justement faire que le lecteur, lui, ne s'en foute pas.


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