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LIVRE


VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT
LE PLUS GRAND ROMAN DE TOUS LES TEMPS ?


Écrit par
Marie Dujean

 27 juillet 2021   2 commentaires   0 j'aime    167 vues



Il est des livres qui vous prennent aux tripes et ne vous relâche sans que vous soyiez toujours le même. Je n'aurais pas l'absence de pudeur de dire qu'un livre peut changer une vie. Mais enfin il est indéniable que l'art est une recherche et parfois on trouve. C'est ce que fait Louis-Ferdinand Céline, en 1932, lorsque Gallimard publie "Voyage au bout de la nuit", livre tout aussi génial que son titre, qui s'apparente à un coup de tonerre à travers la littérature française du moment et qui résonne encore aujourd'hui.

LE RIEN
Bardamu déteste tout et tout le monde. Rien ni personne n'a grâce à ses yeux, à part le sexe et les animaux. Le reste n'est que pourriture, viande en décomposition. Ses supérieurs militaires, ses compagnes qui le quittent, ses médecins, même sa mère. Son dégoût est total et catégorique.
Chemin faisant, il va aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte. Il arrive donc enfin à s'extirper des affres de la guerre pour partir en Afrique mais n'y découvre qu'une moiteur infecte et des cris dans la nuit. Vaste programme. Il traverse ensuite, et malgré lui, l'Atlantique et découvre que les choses ne sont pas bien mieux aux Etats-Unis d'Amérique. Que reste-t-il ? Rien.

UNE AFFAIRE D'APPARTEMENT
Céline s'était déjà essayé au genre littéraire en écrivain une thèse de médecine dans un style littéraire. Le Voyage sera donc son premier roman. Au vu de la force et du talent de Céline, on imagine fort bien qu'il décidé d'écrire ce roman par une envie pressante, un besoin ardent d'écrire. Pas le moins du monde. Céline n'a pas une condition économique forte et se dit que peut-être, en écrivant un roman, et en en vendant assez, pourra-t-il se payer un appartement. Et puis il faut le dire, tout ce qui est écrit l'ennui. Il n'a, selon lui, pas de concurrence.



LE MACHIN
Je ne sais si Céline avait une haute estime de lui-même, mais ce qui est certain, c'est que Céline avait une haute opinion de son travail. Aussi haute que les étoiles que l'on devine, au-dessus des nuages sombrent qui peuplent son récit.
Le 14 avril 1932, Céline envoie son manuscrit à la N.R.F., « un récit romancé, dans une forme assez singulière et dont je ne vois pas beaucoup d'exemples dans la littérature en général. Je ne l'ai pas voulu ainsi. C'est ainsi. Il s'agit d'une manière de symphonie littéraire, émotive plutôt que d'un véritable roman. L'écueil du genre c'est l'ennui. Au point de vue émotif ce récit est assez voisin de ce qu'on obtient ou devrait obtenir avec de la musique. Cela se tient sans cesse aux confins des émotions et des mots, des représentations précises, sauf aux moments d'accents, eux impitoyablement précis.
D'où quantité de diversions qui entrent peu à peu dans le thème et le font chanter finalement comme en composition musicale. Tout cela demeure fort prétentieux et mieux que ridicule si le travail est raté. À vous d'en juger. Pour moi, c'est réussi. C'est ainsi que je sens les choses. Tant pis pour eux. »
En effet, pour être réussi, c'est réussi. Céline finit sa lettre par ces mots. « Tout cela est parfaitement amené. Je ne voudrais pour rien au monde que ce sujet me soye soufflé. C'est du pain pour un siècle entier de littérature. C'est le prix Goncourt 1932 dans un fauteuil pour l'Heureux éditeur qui saura retenir cette oeuvre sans pareil, ce moment capital de la nature humaine... »
Huit mois plus tard, Céline ratera le prix Goncourt. De peu, mais raté quand même. Mais, quatre-vingt-huit ans plus tard, ce machin reste aujourd'hui l'un des livres les plus reconnus de la littérature française. Et du monde aussi. Lorsqu'un impitoyable sondage est effectué, le Voyage termine toujours sa course dans les premiers, au chaud près de L'Étranger, À la recherche du temps perdu ou Les Misérables.

UN STYLE
Car ce roman a tout d'une bombe. Au littéral comme au figuré. A travers les premières pages de la guerre, les images sont si fortes que les émotions nous prennent à la gorge et à la gueule même. Musique !
« Quant au colonel, lui, je ne lui voulais pas de mal. Lui pourtant aussi il était mort. Je ne le vis plus, tout d'abord. C'est qu'il avait été déporté sur le talus, allongé sur le flanc par l'explosion et projeté jusque dans les bras du cavalier à pied, le messager, fini lui aussi. Ils s'embrassaient tous les deux pour le moment et pour toujours mais le cavalier n'avait plus sa tête, rien qu'une ouverture au-dessus du cou, avec du sang dedans qui mijotait en glouglous comme de la confiture dans la marmite. Le colonel avait son ventre ouvert, il en faisait une sale grimace. »

Ou plus simplement :

« Mon coeur au chaud, ce lapin, derrière sa petite grille des côtes, agité, blotti, stupide.
Quand on se jette d'un trait du haut de la Tour Eiffel on doit sentir des choses comme ça. On voudrait se rattraper dans l'espace. »

Ce lyrisme est digne des plus grand poètes et confère au roman une dimension poétique des plus sublime. La poésie reste confinée aux savants. Qui lit de la poésie ? Les gens s'ennuient. Ici, Céline fait ce tour de force incroyable de mêler une histoire, certes simple, avec la poésie.

« Musyne disparut avec les autres. Je l'ai attendue, chez nous, en haut, une nuit, tout un jour, un an... Elle n'est jamais revenue me trouver. »

Ainsi, le lecteur vit ce voyage et s'y plonge et voit et sent tout. Ca sent pas toujours bon, mais c'est réel.

« Les crépuscules dans cet enfer africain se révélaient fameux. On n'y coupait pas. Tragiques chaque fois comme d'énormes assassinats du soleil. Un immense chiqué. Seulement c'était beaucoup d'admiration pour un seul homme. Le ciel pendant une heure paradait tout giclé d'un bout à l'autre d'écarlate en délire, et puis le vert éclatait au milieu des arbres et montait du sol en trainées tremblantes jusqu'aux premières étoiles. Après ça le gris reprenait tout l'horizon et puis le rouge encore, mais alors fatigué le rouge et pas pour longtemps. Ça se terminait ainsi. Toutes les couleurs retombaient en lambeaux, avachies sur la forêt comme des oripeaux après la centième. Chaque jour sur les six heures exactement que ça se passait.
Et la nuit avec tous ses monstres entrait alors dans la danse parmi ses mille et mille bruits de gueules de crapauds.
La forêt n'attend que leur signal pour se mettre à trembler, siffler, mugir de toutes ses profondeurs. Une énorme gare amoureuse et sans lumière, pleine à craquer. Des arbres entiers bouffis de gueuletons vivants, d'érections mutilées, d'horreur. »



LA SOLITUDE ET LA HAINE
Que Céline l'ait voulu ou non, le récit est hautement philosophique. Céline ne cesse les maximes. À tout bout de champ, ceux de batailles et les autres aussi. « Ainsi le mouton, sur le flanc, dans le pré, agonise et broute encore. La plupart des gens ne meurent qu'au dernier moment ; d'autres commencent et s'y prennent vingt ans d'avance et parfois d'avantage. Ce sont les malheureux de la terre. »

Aux yeux du narrateur, les gens, y compris lui-même, ne sont pour la plupart que des viandes. Il faut en attendre des pages avant de voir des personnages qui aient grâce aux yeux de Ferdinand Bardamu, le narrateur. Il faut attendre la page 159 pour être très précis, et que Alcide, son compagnon d'infortune en Afrique, ne lui explique qu'il prenait soin de sa nièce, en travaillant dur et en lui envoyant le maigre argent qu'il ne gagnât.

« Je ne savais pas quoi lui répondre moi, je n'étais pas très compétent, mais il me dépassait tellement par le cœur que j'en devins tout rouge... Â côté d'Alcide, rien qu'un mufle impuissant moi, épais, et vain j'étais... Y avait pas à chiquer. C'était net. »

Céline ne se donne pas le beau rôle, bien au contraire. Ce serait vulgaire. Son personnage est un oublié de Dieu, pour paraphraser Travis Buckle dans Taxi Driver. Les gens autour de lui sont des monstres, mais il réalise qu'il en est un lui également. Il a beau ne pas vouloir la guerre, il serait du genre à espérer un monde sans personne dessus. Et là encore il trouverait à redire.

Il a une sainte horreur de la guerre, et puis il se rend compte que le reste n'est guère mieux. La guerre et son guère mieux. Et puis rien d'autre. Alors il avance tout de même, dans un voyage au bout de la nuit.

SUR LA TABLE, LA PEAU
Céline ne cherche pas à créer une histoire nouvelle, il écrit ce qu'il connait. Pourquoi irait-il chercher une histoire ? Voici ce qu'il explique lors d'une interview télévisée :
« Des écrivains ne m'intéresse que les gens qui ont un style. S'ils n'ont pas de style, ils m'intéressent pas. Les histoires, y'en a plein la rue, n'est-ce pas, j'en vois partout des histoires ; plein les commissariats, plein les correctionnelles, plein votre vie, tout le monde a une histoire, n'est-ce pas, et mille histoires. »
Céline a vécu la guerre de 14, a voyagé dans la chaleur de l'Afrique, a connu l'amour à New York, la pauvre médecine en France. Et bien voici ce que racontera le roman. Il n'a pas la vulgarité de trouver « des histoires. »

VERDICT
Je donne la note de dix sur six à ce roman. Il y eut l'avant et l'après.


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